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Club de l'Intelligence

Mais Dussardier se mit en recherche, et lui annonça qu'il existait, rue Saint-Jacques, un club intitulé le Club de l' Intelligence . Un nom pareil donnait bon espoir. D'ailleurs, il amènerait des amis. Il amena ceux qu'il avait invités à son punch : le teneur de livres, le placeur de vins, l'architecte ; Pellerin même était venu, peut-être qu'Hussonnet allait venir ; et sur le trottoir, devant la porte, stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les yeux rouges ; et le second, une espèce de singe-nègre, extrêmement chevelu, et qu'il connaissait seulement pour être " un patriote de Barcelone. "

 

Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. L'auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d'hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d'une femme ou le bourgeron d'un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d'ouvriers, venus là sans doute par désoeuvrement, ou qu'avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir. Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains et ferma les paupières, tandis qu'à l'autre extrémité de la salle, Delmar, debout, dominait l'assemblée. Au bureau du président, Sénécal parut. Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le contraria. La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l'organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s'était prononcé pour qu'on attaquât l'Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l'un copiant Saint-Just, l'autre Danton, l'autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable. Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple de Béranger. D'autres voix s'élevèrent. : -- " Non ! non ! pas ça ! " -- " La Casquette ! " se mirent à hurler, au fond, les patriotes. Et ils chantèrent en choeur la poésie du jour : Chapeau bas devant ma casquette, A genoux devant l'ouvrier ! Sur un mot du président, l'auditoire se tut. Un des secrétaires procéda au dépouillement des lettres. -- " Des jeunes gens annoncent qu'ils brûlent chaque soir devant le Panthéon un numéro de l'Assemblée nationale, et ils engagent tous les patriotes à suivre leur exemple. " -- " Bravo ! adopté ! " répondit la foule. -- " Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine, voudrait qu'on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor. " -- " Michel-Evariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le voeu que la Démocratie européenne adopte l'unité de langage. On pourrait se servir d'une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné. " -- " Non ! pas de latin ! " s'écria l'architecte. -- " Pourquoi ? " reprit un maître d'études. Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d'autres se mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s'en allaient. Mais un petit vieillard, portant au bas de son front prodigieusement haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une communication urgente. C'était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres découlaient, cela n'en finissait plus ! L'impatience éclata d'abord en murmures, en conversations ; rien ne le troublait. Puis on se mit à siffler, on appelait " Azor " ; Sénécal gourmanda le public ; l'orateur continuait comme une machine. Il fallut, pour l'arrêter, le prendre par le coude. Le bonhomme eut l'air de sortir d'un songe, et, levant tranquillement ses lunettes : -- " Pardon ! citoyens ! pardon ! Je me retire ! Mille excuses ! " L'insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu. Enfin, le président annonça qu'ils allaient passer à l'affaire importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes listes républicaines. Cependant, le Club de l'Intelligence avait bien le droit, comme un autre, d'en former une, " n'en déplaise à MM. les pachas de l'Hôtel de Ville " , et les citoyens qui briguaient le mandat populaire pouvaient exposer leurs titres. -- " Allez-y donc ! " dit Dussardier. Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà levé la main. Il déclara, en bredouillant, s'appeler Ducretot, prêtre et agronome, auteur d'un ouvrage intitulé Des engrais . On le renvoya vers un cercle horticole. Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un plébéien, large d'épaules, une grosse figure très douce et de longs cheveux noirs. Il parcourut l'assemblée d'un regard presque voluptueux, se renversa la tête, et enfin, écartant les bras :. -- " Vous avez repoussé Ducretot, O mes frères ! et vous avez bien fait, mais ce n'est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux. " Plusieurs écoutaient, la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes, des poses extatiques. -- " Ce n'est pas, non plus, parce qu'il est prêtre, car, nous aussi, nous sommes prêtres ! L'ouvrier est prêtre, comme l'était le fondateur du socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ ! " Le moment était venu d'inaugurer le règne de Dieu. L'Evangile conduisait tout droit à 89 ! Après l'abolition de l'esclavage, l'abolition du prolétariat. On avait eu l'âge de haine, allait commencer l'âge d'amour. -- " Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l'édifice nouveau... " -- " Vous fichez-vous de nous ? " s'écria le placeur d'alcools. " Qu'est-ce qui m'a donné un calotin pareil ! " Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient : " Athée ! aristocrate ! canaille ! " pendant que la sonnette du président tintait sans discontinuer et que les cris : " A l'ordre ! à l'ordre ! " redoublaient. Mais, intrépide, et soutenu d'ailleurs par " trois cafés " pris avant de venir, il se débattait au milieu des autres. -- " Comment, moi ! un aristocrate ? allons donc ! " Admis enfin à s'expliquer, il déclara qu'on ne serait jamais tranquille avec les prêtres, et, puisqu'on avait parlé tout à l'heure d'économies, c'en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes. Quelqu'un lui objecta qu'il allait loin. -- " Oui ! je vais loin ! Mais, quand un vaisseau est surpris par la tempête. " Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit : -- " D'accord ! mais c'est démolir d'un seul coup, comme un maçon sans discernement... " -- " Vous insultez les maçons ! " hurla un citoyen couvert de plâtre ; et, s'obstinant à croire qu'on l'avait provoqué, il vomit des injures, voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent pas de trop pour le mettre dehors. Cependant, l'ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux secrétaires l'avertirent d'en descendre. Il protesta contre le passe-droit qu'on lui faisait. -- " Vous ne m'empêcherez pas de crier : Amour éternel à notre chère France ! amour éternel aussi à la République ! " -- " Citoyens ! " dit alors Compain, " citoyens ! " Et, à force de répéter : " Citoyens " , ayant obtenu un peu de silence, il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux : -- " Je crois qu'il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau. " Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu. -- " Oui ! la tête de veau ! " Trois cents rires éclatèrent d'un seul coup. Le plafond trembla. Devant toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il reprit d'un ton furieux : -- " Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ? " Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n'y tenant plus, se réfugia près de Regimbart et il voulait l'entraîner. -- " Non, je reste jusqu'au bout ! " dit le Citoyen. Cette réponse détermina Frédéric ; et, comme il cherchait de droite et de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à la tribune. L'artiste le prit de haut avec la foule. -- " Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l'Art, dans tout cela ? Moi, j'ai fait un tableau... " -- " Nous n'avons que faire des tableaux ! " dit brusquement un homme maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes. Pellerin se récria qu'on l'interrompait. Mais l'autre, d'un ton tragique : -- " Est-ce que le Gouvernement n'aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la prostitution et la misère ? " Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il tonna contre la corruption des grandes villes. -- " Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison d'Or et leur cracher à la figure ! Au moins, si le Gouvernement ne favorisait pas la débauche ! Mais les employés de l'octroi sont envers nos filles et nos soeurs d'une indécence... Une voix proféra de loin : -- " C'est rigolo ! " -- " A la porte ! " -- " On tire de nous des contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les forts appointements d'acteur... " -- " A moi ! " s'écria Delmar. Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu'il méprisait d'aussi plates accusations, s'étendit sur la mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer de l'instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d'abord, plus de directions, plus de privilèges ! -- " Oui ! d'aucune sorte ! " Le jeu de l'acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient. -- " Plus d'académies ! plus d'Institut ! " -- " Plus de missions ! " -- " Plus de baccalauréat ! " -- " A bas les grades universitaires ! " -- " Conservons-les " , dit Sénécal, " mais qu'ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge ! " Le plus utile, d'ailleurs, n'était pas cela. Il fallait d'abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu'il s'interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée ; et comme se berçant sur cette colère qu'il soulevait. Puis, il se remit à parler d'une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L'Etat devait s'emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fond social pour les travailleurs. Bien d'autres mesures étaient bonnes dans l'avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections : -- " Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu'un se présente-t-il ? " Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d'approbation causé par ses amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à l'interroger sur ses nom, prénoms, antécédents, vie et moeurs. Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal demanda si quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature. -- " Non ! non ! " Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles. Le citoyen postulant n'avait pas livré une certaine somme promise pour une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du Panthéon. -- " Je jure qu'il était aux Tuileries ! " s'écria Dussardier. -- " Pouvez-vous jurer l'avoir vu au Panthéon ? " Dussardier baissa la tête ; Frédéric se taisait ; ses amis scandalisés le regardaient avec inquiétude. -- " Au moins " , reprit Sénécal, " connaissez-vous un patriote qui nous réponde de vos principes ? " -- " Moi ! " dit Dussardier. -- " Oh ! cela ne suffit pas ! un autre ! " Frédéric se tourna vers Pellerin. L'artiste lui répondit par une abondance de gestes qui signifiait : -- " Ah ! mon cher, ils m'ont repoussé ! Diable ! que voulez-vous ! " Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart. -- " Oui ! c'est vrai ! il est temps ! j'y vais ! " Et Regimbart enjamba l'estrade ; puis, montrant l'Espagnol qui l'avait suivi : -- " Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone ! " Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux d'argent, et, la main sur le coeur : -- " Ciudadanos ! mucho aprecio el honor que me dispensáis, y si grande es vuestra bondad mayor es vuestro atención. " -- " Je réclame la parole ! " cria Frédéric. -- " Desde que se proclamó la constitución de Cadiz, ese pacto fondamental de las libertades españolas, hasta la última revolución, nuestra patria cuenta numerosos y heroicos mártires. " Frédéric, encore une fois voulut se faire entendre : -- " Mais citoyens !... " L'Espagnol continuait : -- " El martes próximo tendrá lugar en la iglesia de la Magdelena un servicio fúnebre. " El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdalena un servicio funebre. -- " C'est absurde à la fin ! personne ne comprend ! " Cette observation exaspéra la foule. -- " A la porte ! à la porte ! " -- " Qui ? moi ? " demanda Frédéric. -- " Vous-même ! " dit majestueusement Sénécal. -- " Sortez ! " Il se leva pour sortir ; et la voix de l'Ibérien le poursuivait : -- " Y todos los españoles desearían ver allíreunidas las deputaciones de los clubs y de la milicia nacional. Una oración fúnebre en honor de la libertad española y del mundo entero, serà pronunciada por un miembro del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo francés, que llamaría yo el primero pueblo del mundo, si no fuese ciudadano de otra nación " -- " Aristo ! " glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric qui s'élançait dans la cour, indigné.

Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que cette candidature ! Mais quels ânes, quels crétins !

Il se comparait à ces hommes, et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil.

Gustave Flaubert, L'Education Sentimentale.

Commenti

A chi passa: let's play.

Nell'incipit di questo libro tremendo — non stiamo a sottilizzare e diciamo i primi otto capoversi — quel pazzo di Flaubert disegna un perfetto quadretto romantico. Troppo perfetto, certo: i clichés non si contano e l'irrisione è sempre dietro l'angolo, ma il ridicolo definitivo si annida in un punto preciso, uno solo. Quale?

P.S.: Aiutino. Il punto in questione si trova solo nell'edizione in lingua originale, credo. In italiano sospetto che sia sempre stato omesso, o almeno nell'unica traduzione che mi capitò sotto gli occhi non c'era.

alt | October 13, 2008 10:22 AM

Let's rather not.

Francesca | October 13, 2008 1:38 PM

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